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En marge du numéro 6 de l'année 2013 de la revue le Pays d'Auge

 

 

Nouvelle-France

 

Fort Carillon - Un pivot dans l'Histoire

(Angleterre – France – Etats-Unis)

 

         Eté 2013 : la lumière se déverse, brillante, à travers les bouleaux bleutés, sur des tomahawks en acier inoxydable portés par des «Indiens » hurlants. Féroces avec leur peinture de guerre et habillés de leurs simples pagnes, ils se coulent entre les arbres des vastes forêts du Nord des USA comme des gouttes d’eau sur des feuilles, éclaireurs pour les « colonnes d'infanterie britannique » en habit rouge et  marchant sous la plainte stridente des cornemuses du célèbre Black Watch.

 

         Protégés par une broussaille dense, des « trappeurs canadiens » les observent silencieusement - ils sont les yeux et les oreilles des « tirailleurs et escarmoucheurs » dissimulés derrière les troncs de l'abattis, récemment taillés pour défendre un fort placé stratégiquement. Derrière eux, les Français de Montcalm s’abritent dans des redoutes ; les murs de pierre, épais de quatre mètres, sont leur dernier refuge : nous assistons à une reconstitution d’une des batailles de Fort Carillon - un pivot de l’Histoire américaine.

 

         Chaque année, les bénévoles recréent les cinq batailles, disputées en vingt ans, non loin des six kilomètres des violents rapides de Ticonderoga Creek. La rivière, appelée La Chute pendant l’occupation françaisen’était jamais navigable, courant du lac George  ( porte de la vallée de l’Hudson, puis de New - York), et débouchant dans le lac Champlain, au Nord,  passerelle de la Nouvelle-France vers Montréal et Québec, puis le St - Laurent avec plus de 275 kilomètres facilement navigables, interrompus par un seul portage. Le nom Iroquois, Ticonderoga, signifie la jonction de deux cours d'eau.  Imaginons ces bénévoles, les «re-enactors», qui représentent, comme il se doit, une histoire fortement colorée : pendant 20 ans des sièges, des combats, des manœuvres stratégiques (le fort a changé de mains cinq fois avant d’être abandonné dans l’indifférence générale).

 

         Le 18ème siècle a été hanté par des guerres : Guerre de la Reine Anne, Guerre de la Succession d'Autriche, Guerre de Sept Ans (nommée aux USA,  Guerre des Français et des Indiens ), Guerre de l'Indépendance des Etats-Unis, Guerres de la Révolution française. Les alliances européennes variaient ; le nationalisme naissant changeait le visage du monde, un nouveau pouvoir se levait sur le continent américain.

 

         En effet, cette Guerre de Sept Ans peut être considérée comme la « première guerre mondiale ». Ses champs de bataille s'étendirent de la frontière sauvage de la Nouvelle-France occidentale aux villes civilisées du Saint-Laurent et de la Terre-Neuve, depuis le fin fond des colonies américaines à travers l’Europe, jusqu’à l’Inde et l’Extrême-Orient. Le conflit marqua le début du déclin du pouvoir global de la France et la perte de la plupart de ses colonies en Amérique du Nord et en Asie : l’ascension concomitante des Etats-Unis d’Amérique  fut le germe d'un nouvel ordre mondial.

 

         Québec, fondée en 1608, fut l’un des premiers établissements européens permanents en Amérique du Nord. Pendant 150 ans, la Nouvelle-France s’étendit de l’embouchure du Saint-Laurent aux Rocheuses, de la baie d'Hudson au golfe du Mexique en passant par la Nouvelle-Orléans.

 

         Ce territoire, immense par rapport à celui qu’occupaient les colonies anglaises sur la côte Est, était défendu par une chaîne de forts, qui formaient un arc, des Grands Lacs jusqu’aux vallées des fleuves, Mississippi et Ohio. Aujourd’hui, on trouve encore plusieurs villes américaines qui portent un nom français : Duquesne, Dubuque, Des Moines, Detroit, Cœur d'Alène, Nouvelle-Orléans. De cet empire étendu,  seules demeurent françaises deux petites îles au large de la côte de la Terre-Neuve.

 

         Le Fort Carillon (son nom évoque le son discordant des eaux se brisant sur les rochers de La Chute, la rivière qu’il domine encore) était considéré comme le plus imprenable de tous. Mais sa défense, lors de la bataille la plus sanglante de la Guerre de Sept Ans, ne prolongea la Nouvelle-France que d’une année de plus : ce fut l’une des dernières victoires françaises sur les troupes britanniques.

 

         La Nouvelle-France s’est développée rapidement. Elle passa d’une population de seulement 3. 200 personnes, essentiellement masculines en 1650, avant l’arrivée des Filles du roi, envoyées par Louis XIV, à près de 30.000 personnes en 1730, moins d’un siècle plus tard. A la même époque, les colonies anglaises, regroupant des Huguenots et d'autres nationalités européennes, totalisaient déjà 250.000 personnes. Avant le début de la guerre, vingt-cinq ans plus tard, la Nouvelle-France ne comptait que 70.000 habitants, face à plus d'un million dans les colonies anglaises, million voulant passer rapidement de la côte Est pour l’intérieur du continent américain.

 

         Sous l’effet de la poussée démographique, de nombreuses familles britanniques, constituées surtout de fermiers, de petits commerçants et d’artisans, (le peuple apprécié par Jefferson), avançaient vers l'Ouest, pour implanter de nouvelles fermes et de nouveaux commerces. Les trappeurs et explorateurs français, intégrés dans l’arrière-pays, avaient du mal à résister : un conflit, avec des avant-postes français et leurs alliés indiens, devenait inévitable.

 

         Accélérée par la promesse de fortunes à faire et de spéculation foncière, cette expansion fut une cause principale de cette grande guerre, qui a même commencé dans les colonies françaises de l’Amérique du Nord. George Washington possédait une plantation en « tidewater Virginia » ( l’eau de marée ), mais aussi des milliers d’hectares encore plus à l’Ouest dans la vallée de l’Ohio ! Il s’est battu contre les Français aux côtés de l’armée anglaise dans les forêts de l’Ouest : après un massacre, il a bâti le Fort Necessity.

 

         Le fleuve Saint - Laurent, avec ses grandes villes, Montréal et Québec, le Gibraltar du Nord, était l'artère principale de la Nouvelle - France vers ces territoires de l'Ouest. Le contrôle des Grands Lacs permettait d'approvisionner des forts de la vallée de l'Ohio et de faire du troc avec les avant-postes et des Indiens d'aussi loin que le Mississippi.

 

         On ne doit pas manquer de souligner l'importance des déplacements par l’eau – fleuves, lacs, rivières - à une époque où un voyage de 30 kilomètres par charriot coûtait autant qu’une traversée de l'Atlantique. Il était plus aisé et plus rapide  de rejoindre Boston depuis Fort Carillon par New - York, naviguant tout autour de Cape Cod, que d’y aller par voie terrestre, voyage qui fut fatal à l’Angleterre, comme l’illustre l'histoire du Fort Carillon.

 

         C’est dans un tel contexte qu’en 1754, un an avant le début des hostilités, les Français ont commencé à bâtir un fort, en forme d'étoile, complété par des bastions et des demi-lunes, fondé sur des plans développés par Vauban, architecte militaire de Louis XIV. L’objectif était de défendre le Saint-Laurent contre les troupes britanniques qui pouvaient venir de Massachusetts à l’Est ou de New York au Sud.

 

         Il allait dominer le portage entre les lacs Champlain et George, l’axe principal, du Nord au Sud dans la vallée des Appalaches. Allant du Québec jusqu’à l'Alabama, ces montagnes abruptes entravaient les déplacements Est-Ouest permettant aux colonies françaises et anglaises de coexister longtemps : les fermiers anglais avaient du mal à se frayer un chemin vers l'Ouest à travers ces montagnes ou à vendre leur grain à la Nouvelle-Orléans contrôlée par les Français ou les Espagnols. En plus, pour réduire le coût de son empire américain et les conflits avec les Français, George III a interdit des établissements à l’Ouest des Appalaches,  en conflit direct avec Washington qui voulait un gouvernement fédéral et fort, pour y construire un passage avec des canaux et des nouvelles routes.

 

         Les tentatives des armées françaises et anglaises pour contrôler les voies d'eau par la force militaire se succédèrent année après année. Les Anglais construisirent le Fort William Henry sur le lac du Saint - Sacrement ( rebaptisé le Lake George en l’honneur du roi anglais ) pour protéger Albany. 

 

         En 1755, les Français attaquèrent la force britannique qui y était campée. Une victime, le général Jacques Legardeur de Saint-Pierre, issu d'une famille de Thury-Harcourt, avait embarqué au Havre.

 

         Un an plus tard, Montcalm partit de Montréal pour conquérir Fort Oswego sur le lac Ontario. En 1757, descendant vers le Sud depuis Fort Carillon, il assiégea avec succès le Fort William Henry sur le lac George : le massacre brutal des troupes anglaises par les alliés indiens de Montcalm perturba les échanges de prisonniers et attisa le désir de vengeance des Anglais. Ceux-ci n'attendirent pas longtemps pour s’y adonner.

 

         En 1758, dans le cadre d’une campagne ambitieuse qui visait la vallée du St - Laurent, le général Abercromby attaqua le Fort Carillon avec la plus grande force jamais déployée en Amérique du Nord. Résultat : une armée britannique de 16.000 hommes était battue par 4.000 français, protégés par des murs de pierres et des redoutes que Montcalm avait rapidement construites pour compenser l’erreur initiale du positionnement du fort, en contrebas des collines qui l’entouraient. Les Britanniques furent « fauchés comme de l'herbe ». La défense héroïque de Montcalm les stoppa brusquement  avant de regrouper ses forces pour retrouver Montréal, qui avait fourni des canons au Fort Carillon à peine quelques années plus tôt.

 

         En 1759, le général Amherst prend le fort, rebaptisé Ticonderoga, facilement, avec 11.000 soldats britanniques en plaçant des canons sur les hauteurs du Mont Defiance, où ils surplombaient le fort et en effrayant la petite garnison de 400 hommes qui y restait. La résistance du fort ayant néanmoins retardé la progression du général Amherst vers Québec, il se concentra sur les Grands Lacs alors que Wolfe, avec une autre armée britannique, navigua sur le Saint-Laurent. Six semaines plus tard, le rêve de la Nouvelle-France prit fin avec le siège de Québec et la défaite de Montcalm sur les Plaines d'Abraham. Comme Wolfe, il y mourut après une défense héroïque.

 

 

         Mais la signification du Fort Carillon, désormais Ticonderoga, ne s’arrête pas là. Ne s’arrête pas parce que les défenseurs français avaient abandonné leur artillerie.

 

         En 1775, l’histoire du fort se poursuit avec Ethan Allen. Avant même la Déclaration de l'Indépendance, à la tête d’une milice locale - les Green Mountain Boys - accompagnée de troupes du Massachusetts et du Connecticut dirigées par Benedict Arnold, Allen prend le fort aux Anglais « Au nom du grand Jéhovah et du Congrès Continental », sans même tirer un coup de feu. Cette prise coupait les communications entre les forces britanniques au Canada et celles de New - York, qui contrôlaient la partie inférieure du fleuve Hudson.

 

         Après cette prise et lors de cette même année, les soldats de Henry Knox, un libraire de Boston devenu chef de l'artillerie de l'armée continentale, transportèrent 600 tonnes de canons et de mortiers depuis le Fort Carillon jusqu’au siège de Boston. Ce transport fut éprouvant. Pendant six semaines, en plein hiver, sous de fortes chutes de neige, un convoi de 42 traîneaux, tirés par 80 paires de bœufs, chemina sur près de 480 kilomètres : cela aurait été tellement plus facile en bateau, mais les Anglais tenaient New - York.

 

         En mars 1776, le convoi arrive et les canons furent positionnés sur les hauteurs de Dorchester au sud de Boston, où ils contraignirent les Britanniques à retirer tout d'abord leur flotte, puis à évacuer Boston. C’est ainsi que le Massachusetts redevint un arsenal important pour l'armée américaine. En perdant le contrôle de l’axe Boston – New-York, les Britanniques ne pouvaient plus scinder les colonies en deux.

         De plus, Fort Ticonderoga continuait d’empêcher les forces britanniques du Canada de coopérer avec leur fief de New-York. Toujours en 1775, il servit même comme zone de transit pour une attaque américaine sur le Québec, une attaque qui emprunta l'itinéraire que les Britanniques, retardés à Fort Carillon, n’avaient pu suivre en 1759, et, en 1776, les troupes britanniques fraîches parvinrent à lever le siège de Québec en mai. L’armée américaine vaincue prit ses quartiers d’hiver dans le fort, où l’histoire continuait de se répéter au Nord, au Sud, à l’Est et à l’Ouest du fort. Mais pas de souci, le Général Wayne assura à Washington que « tout allait bien », Ticonderoga « ne peut jamais être réalisé, sans trop de perte de sang ».

 

         En 1777, les Anglais voulurent isoler une Nouvelle Angleterre, considérée comme le terreau de la révolution : ils  lancèrent encore une campagne, pour réunir les forces venant de l’Ouest, qui cheminaient le long de la rivière Mohawk et des Grands Lacs, avec une armée descendant du Canada, commandée par Johnnie Burgoyne, avec des forces de New-York City.

 

         Une fois de plus, Ticonderoga s’est avéré crucial. Convaincu de son invulnérabilité, les Américains avaient laissé peu de troupes - 2.000 hommes entassés dans des baraques prévues pour 400, 2.000 hommes pour défendre le portage et les quatre monts qui l’entouraient. Encore une fois, le pivot tournait. Les Américains durent se retirer devant l’armée de Burgoyne ; leur général, accusé d’incompétence après la chute de l’imprenable Ticonderoga, dût se défendre devant une cour martiale qui l’acquitta.

 

         En Juillet 1777, les Américains abandonnent le fort lors d’une  retraite rapide, presque sans tirer une balle, renouvelant la victoire d’Allen. William Phelps, un général britannique, se souvenant de Mont Defiance et des falaises de Québec, remarqua que « là où une chèvre peut aller, un homme peut aller. Et où un homme peut aller, il peut tirer un canon », et il l’a fait ; mais  le temps passé à la conquête du fort  empêcha Burgoyne de prendre ses quartiers d’hiver à temps, il ne laissa qu’une garnison de cent hommes.

 

         Burgoyne poursuivit son avance vers le Sud pour rallier les autres armées, en empruntant certaines des routes parcourues par Knox deux ans plus tôt. La taille de son armée ralentissait sa  progression ; les escarmouches, le long du chemin, diminuaient ses effectifs et sapaient le moral des troupes, d’autant plus aggravé par la défaite de l’armée de l'Ouest : aucune aide ne pouvait leur parvenir.

 

         En même temps, les Américains lançaient des attaques de diversion sur Ticonderoga. Elles furent infructueuses : les 500 hommes commandés par John Brown ne parvinrent pas à déloger les 100 Britanniques – cette fois-ci, le fort justifia sa réputation.

 

         Et d'autres forces continentales étaient à l’œuvre. Elles menaçaient les lignes d'approvisionnement de l’armée de Burgoyne, qui s'affaiblissait de plus en plus, pendant que l’armée américaine grandissait - après la moisson de l’été -, de plus en plus de milices se joignaient aux réguliers qui cessèrent de battre en retraite, et attendront Burgoyne près de Saratoga, où ils empêchèrent l'avance britannique sur Albany lors de deux batailles en septembre et octobre.

 

         Ici, un autre vétéran de Ticonderoga, le général Benedict Arnold, joua un rôle crucial, d’abord par un repositionnement tactique de ses troupes pour arrêter une manœuvre britannique, puis en ralliant les Américains à la tête d’une charge qui brisa les lignes britanniques, obligeant Burgoyne à reculer pendant la nuit, avant de le forcer à se rendre avec toute son armée quelques jours plus tard.

 

         Cette victoire, la plus importante de la guerre, conduisit Louis XVI à entamer des négociations avec les Américains : la France entrait officiellement dans la guerre en tant qu’alliée militaire.

 

         En 1779, peu de temps plus tard, le même Arnold, persuadé que son rôle à Saratoga était insuffisamment reconnu, décida de changer son fusil d’épaule. En 1780, il communiqua aux Britanniques les plans du fort à West Point, qui commandait la rivière Hudson à 80 kilomètres au Nord de New - York. Heureusement, sa trahison fut découverte et les Américains purent maintenir le contrôle de la vallée de l’Hudson, gardant ouverte la communication entre la Nouvelle-Angleterre et les autres colonies.

 

         Comment mettre les forces françaises en œuvre ? La ville de New - York, dominée par la flotte britannique, était imprenable et abritait l’armée anglaise : Washington ne faisait que l’observer et ne pouvait pas l’assiéger. De plus, les Britanniques commandaient aussi une grande partie de la baie de Chesapeake, ce qui rendait les opérations au Sud difficiles.

 

         Le lien entre la Nouvelle - Angleterre et les autres colonies, ouvert par les canons de Fort Carillon, restait. Rochambeau débarqua les 5.500 hommes de l’Expédition Particulière à Rhode Island, protégé par la flotte française : ils marchaient au Sud-Ouest pour rejoindre l'armée continentale de Washington à White Plains, 40 kilomètres au Nord de la ville de New - York. Les forces unies de Rochambeau et de l’armée continentale comptaient plus de 10.000 hommes, qui opérèrent des feintes tactiques pour confondre les Anglais, avant de continuer au Sud et d’assiéger Cornwallis à Yorktown, en Virginie.

 

         Là-bas, Arnold, devenu général britannique, se battit au côté d’un cousin d’Abercromby et du général William Philips, transporteur des canons au sommet du mont Defiance. Les armées alliées avançaient, tandis que la flotte française du comte de Grasse, et les Continentaux du marquis de Lafayette maintenaient le blocus contre une armée britannique en manque croissant de vivres, malgré le port en eaux profondes que Cornwallis avait fait construire pour une flotte britannique qui ne l’atteignit jamais.

 

         « Rochambeau ! » était le mot de passe, crié par les forces alliées pendant l'assaut des deux dernières redoutes, prononcé « Rush ’em boys ! » par les Américains, autrement dit «  Allez-y les gars ! ». Après à peine deux semaines de siège, Cornwallis se rendit, mettant ainsi fin à la Guerre d’Indépendance.

 

         En 1759, la première chute du Fort Carillon amena la fin du plus grand empire en Amérique du Nord jusqu’à l’achat américain de la Louisiane en 1803. A Yorktown, en 1781, des attaquants déterminés ont obligé des vaillants défenseurs à céder une position fortifiée ou à renoncer à la vie, on  entendait toujours son écho lors de la chute d’un second empire. D’une hauteur qui domine le Lac Champlain, on entend les torrents de la Chute qui chuchotent encore comme un carillon, sonnant les heures canoniques de l’Histoire : un pivot d’un drame qui changea le monde.

                                     

Postscriptum

 

         Mais les ramifications de son histoire n’étaient pas encore terminées l

 

         Comme beaucoup d’ambitieux français, Marie - Joseph Paul Yves Roch Gilbert du Motier, marquis de La Fayette, âgé de 19 ans, proposa son aide à Washington, guidé par une envie personnelle de  gloire et par une tradition familiale, qui comptait des généraux courageux depuis les Croisades (un de ses ancêtres accompagna Jeanne d’Arc à Orléans). Il était  aussi motivé par le désir de revanche.

 

         En 1759, l’année même de la chute du Fort Carillon, lors d’une deuxième offensive anglaise, son propre père, qui n’avait que 25 ans, fut tué par un boulet de canon à la bataille de Minden pendant cette même  Guerre de Sept Ans. Curieusement, un commandant anglais à Minden est mort d’un tir d’artillerie des forces qui assiégeaient Yorktown.

 

         Le soutien précoce de La Fayette maintint la cause coloniale indépendante en vie en amenant de l’argent et des armes ; sa notoriété à la cour de Versailles conduisit Louis XVI et Charles Gravier, comte de Vergennes, ministre des affaires étrangères, à compléter l’aide clandestine apportée à ces  colonies par le dramaturge Beaumarchais grâce à une alliance formelle entre la France et les ‘Américains’. Il en résulta la rédaction de la Declaration of Independence, donnant ainsi une légitimité à un tel geste – possible uniquement entre deux pays libres.

 

         Bien que l’admiration de Louis XVI pour la cause américaine fût franche, Benjamin Franklin, l’ambassadeur américain plénipotentiaire, identifia une difficulté de fond : comment persuader une monarchie de soutenir une république en révolte contre cette même institution : une logique qui découragea l’Espagne, soucieuse de l’impact sur son propre empire américain, à se joindre à la France.

 

         Vergennes voyait tout autrement : l’ennemi de mon ennemi est mon ami. Au début de la guerre, il voulut à la fois affaiblir les Anglais et empêcher leur réconciliation avec les Américains. Il songeait, en fait, à récupérer, en Amérique, les pertes françaises dues à la Guerre de Sept Ans et à rétablir la Nouvelle-France, renforçant ainsi le contrôle de la vallée du Mississippi par son alliée l’Espagne, une tâche plus réalisable contre les colonies indépendantes que contre l'empire anglais.

 

         John Adams (autre ministre américain, puis deuxième président des Etats-Unis) garda ses soupçons habituels. Pour lui, Vergennes voulait «  garder sa main sous notre menton pour empêcher notre noyade, et pas pour sortir nos têtes de l’eau ».

 

         La relation resta compliquée : d’un côté, Vergennes protesta auprès de La Fayette «  Je ne suis pas merveilleusement satisfait avec le pays que vous venez de quitter. Je le trouve à peine actif et très demandeur ». De l’autre, il admira le traité qui termina la Guerre d’Indépendance : « Les Anglais ont acheté la paix au lieu de la négocier ».

 

         En 1789, les intérêts dus à la dette américaine comptaient pour 50% du budget annuel de la France, qui avait du mal à les payer, même avec une population de 25 millions de personnes. A cette époque, les Américains n’étaient pas plus de 2,5 millions, et ne pouvaient financer un tel endettement ! Tout compte fait, la France aussi a acheté la paix trop cher : son aide financière et militaire contribua à la chute de sa monarchie, validant, de ce fait, les inquiétudes de Franklin et la prudence des Espagnols.

 

         Dans un de ses derniers actes ministériels, Vergennes, secrétaire des Finances d’un état non solvable et lui-même sans solution, recommanda à Louis XVI la convocation de l’Assemblée des NotablesMalheureusement, il décède pendant son rassemblement ; Louis XVI renonce à la chasse, pour un jour, par respect pour  « le seul ministre qui ne m’a jamais déçu ».

 

         Et l’histoire pivote encore : l’insuffisance de la réponse de L’Assemblée des notables devant les problèmes financiers du royaume provoqua la convocation des Etats Généraux, le Serment du jeu de paume, la chute de la Bastille, la Révolte Française devenue une Révolution, la Terreur, et la fin de l’alliance Franco-Américaine. Toujours francophile, Jefferson disait que l’arbre de la Liberté avait besoin d’être régulièrement arrosé par du sang, son engrais naturel, mais sa vision des choses était unique.

 

         Déjà en 1788, avant ces évènements, pour commémorer l’allié le plus sûr des Etats-Unis, Ethan Allen, vainqueur du Fort Carillon, créa la ville de Vergennes en Vermont, sur la rivière aux Loutres, de l’autre côté du Lac Champlain,  de la Chute, de nouveau défendue par Fort Carillon. Durant la Guerre de 1812, entre Américains et Britanniques, une flotte, construite dans cette ville, battit la marine anglaise sur le lac : aujourd’hui les eaux des deux rivières continuent encore leur dégringolade mélodieuse, jusqu’à sa jonction avec le Lac George.

 

         Avant de terminer notre histoire, regardons encore un fleuve, cette fois-ci, le Mississippi, le père des eaux, selon les Indiens. A son embouchure, s’élève la Nouvelle - Orléans, la clé à l’intérieur de l’Amérique du Nord et la ville dominante des riches Caraïbes. A cette époque, l’île de St-Domingue, grande comme la plus petite des colonies anglaises, fournissait 40 % du sucre et 60 % du café consommés en Europe, plus que l’ensemble des Antilles britanniques !

 

         A la Bataille de la Nouvelle-Orléans, qui fut disputée après la fin de la Guerre de 1812, à cause de la lenteur des communications à cette époque, la Nouvelle-France joua un rôle décisif en mettant fin à un autre ancien régime et aux prétentions des Anglais dans leurs anciennes colonies. Malgré les termes du traité signé en 1814, aux Pays - Bas, à Gand, les Anglais tentèrent une dernière fois de prendre le contrôle de la vallée du Mississippi.

 

         Les descendants des Acadiens du Canada se battirent, alors, à côté des Américains d’Andrew Jackson, avec le soutien essentiel des boucaniers de Jean Laffite, un réfugié de St -  Domingue après la révolte, réussie, des esclaves de cette île. Après cette défaite, les Anglais renoncent à leurs espoirs de reprendre l'Amérique du Nord, où les legs de la Nouvelle- France perdurent encore.

                                                                                                      

 John Wander

 

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  • Dernière mise à jour : 01/03/2017